Santé en France : comment passer du cure au care ?

Cahier expert

12 février 2024

Les sociologues Daniel Benamouzig et Henri Bergeron posent leurs regards experts sur les lacunes du système de santé français en matière de prévention, depuis leurs sources jusqu’aux approches à développer pour y remédier.

 

Que pensez-vous de la politique de prévention santé en France ?

 

Daniel Benamouzig : Elle est déficiente… En dépit de quelques actions d’envergure, comme le dépistage de certains cancers, la politique de prévention ne constitue culturellement pas la force principale de notre système de santé, orienté vers les démarches curatives et l’accès aux soins. Un rééquilibrage doit se faire, mais il demande que les pouvoirs publics y intègrent les grands déterminants de santé que sont les modes de vie, les typologies de logements, les moyens de transport… plus encore que la maladie.  Autant d’éléments qui n’entrent pas directement dans le champ du médical, mais sont pourtant clés dans la constitution de l’état de santé d’une population.

 

Henri Bergeron : Les campagnes de prévention actuelles ont une autre limite : elles cherchent généralement à cibler des comportements individuels néfastes, à l’échelle nationale. Or, ce type de comportement n’est pas du tout aléatoirement distribué dans l’espace social. Les fumeurs résistants et récalcitrants sont par exemple plus nombreux au sein des populations qui souffrent de situations socio-économiques difficiles. Promouvoir la santé ne doit donc pas se réduire à la sensibilisation de chaque usager, mais renvoyer à des facteurs plus collectifs. Une vraie politique de santé, c’est en premier lieu une politique de l’emploi, une politique du logement, une politique de lutte contre la pauvreté.

 

Quelle est la part de responsabilité individuelle dans le manque d’appropriation des bons gestes en santé ?

H.B. : Les comportements alimentaires ou les pratiques addictives, qui impactent fortement l’état de santé, sont très encastrés socialement. Sur les questions de surpoids par exemple, certaines catégories sociales considèrent l’embonpoint comme un indicateur de bonne santé et donc le signe que l’on sait bien s’occuper d’un enfant. Difficile de lutter contre le surpoids dans ce contexte. Les représentations psychologiques sont façonnées, travaillées ou précontraintes par l’environnement et par des variables qui relèvent de la sociologie et font qu’il existe une grande variabilité d’adhésion à certains comportements supposément « sains ».

D.B. : Sans oublier des mécanismes de déni – pour soi ou de façon plus générale – d’une situation qui pourrait se dégrader. Un aveuglement qui fait que les réponses à instaurer pour prévenir le risque ne sont pas mises en place. Il est par conséquent nécessaire de penser l’articulation entre les comportements individuels et un environnement construit socialement pour favoriser les conduites bénéfiques à la santé. Les collectivités impliquées dans la sensibilisation et la facilitation du passage à l’acte peuvent être l’État, à l’échelle nationale ou territoriale, mais aussi d’autres acteurs, notamment du secteur de l’assurance et des mutuelles, ou encore les entreprises, en matière de santé au travail.

 

Comment les sciences comportementales peuvent-elles faciliter ce processus ?

H.B. : Les sciences comportementales s’appuient sur les travaux de psychologie expérimentale ou de psychosociologie pour identifier les mécanismes expliquant « pourquoi » et « comment » certaines décisions ne sont pas prises pour son propre bien-être ou celui de la société. En clair, elles cherchent à expliquer les écarts vis-à-vis de la rationalité en identifiant les biais cognitifs de toutes natures : biais d’ancrage, d’escompte hyperbolique, de routine, d’engagement, etc. Il existe toute une série de façons de jouer sur ces altérations de perception, pour tenter de faire adopter des comportements considérés comme positifs pour la santé et pour le bien public, sans modifier les croyances, les convictions, ou le niveau d’information des individus.

 D.B. : L’une des grandes forces des sciences comportementales est qu’elles mènent à des expérimentations aux résultats quantifiés et mesurables. Des données concrètes qui expliquent une partie de leur force de conviction, y compris auprès des décideurs publics. Avec toutefois un bémol : les mécanismes simples et que nous arrivons à mesurer et faire valoir dans les revues scientifiques se retrouvent parfois en décalage avec les enjeux d’une politique réelle, où chaque problème est d’une très grande complexité en ce qu’il mobilise un nombre important d’acteurs aux intérêts divergents.

 

Portraits

Daniel Benamouzig

Daniel Benamouzig est sociologue, directeur de recherche au CNRS au Centre de Sociologie des Organisations, titulaire de la Chaire Santé de Sciences Po et Président du Conseil scientifique de l’École des Hautes Études en Santé Publique. Partie prenante de nombreuses instances dans le champ de la santé publique, ses travaux portent principalement sur les institutions et sur la régulation du secteur de la santé.

 

Henri Bergeron,

Henri Bergeron est sociologue, coordinateur scientifique de la Chaire Santé de Sciences Po-FNSP, codirecteur du « domaine santé » aux presses de Sciences Po et directeur de recherche au CNRS. Il travaille sur les politiques de santé et les transformations des pratiques et de la profession médicale à travers l’étude de divers objets : drogues illicites, alcool, obésité, recherche médicale, santé publique…