Sommeil des jeunes : comment réveiller les consciences ?

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19 mars 2026

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Entre hyper-connexion nocturne, rythmes scolaires intensifs et physiologie en pleine mutation, le sommeil des 18-25 ans s’étiole. Bien plus qu’un simple temps de repos, il représente pourtant le socle de la santé physique aussi bien que psychique. Avec en filigranes un impératif : trouver des solutions performantes pour transformer cette « perte de temps » perçue en levier de prévention.

 

 

Dormir, pourquoi ?

 

Pour la jeunesse, le sommeil est devenu une variable d’ajustement, sacrifiable sur l’autel de la sociabilisation digitale ou des exigences académiques. Résultat ? Moins de 7 heures de repos quotidien en semaine pour près de la moitié d’entre eux, contre 9 recommandées*. « Ce déficit n’est pas anodin, car le sommeil est une fonction vitale qui affecte la concentration, la régulation émotionnelle, l’immunité, les comportements alimentaires… Mal dormir fragilise la santé et sa prévention », souligne Céline Falco. Problème : le sommeil reste souvent traité comme une question de discipline individuelle – se coucher plus tôt, limiter les écrans, mieux s’organiser – alors qu’il relève d’un enchevêtrement de contraintes systémiques, intriquant environnement et normes sociales.

 

 

Le cercle vicieux de l’hyper-connexion et du FOMO

 

Principal détourneur d’oreiller : le smartphone. Le point d’achoppement n’est toutefois pas la lumière bleue, mais le cordon ombilical qu’il représente, reliant le jeune à son groupe de pairs. « La norme sociale joue à plein : si tout le groupe est en ligne à minuit, se déconnecter revient à s’exclure. C’est le phénomène du « FOMO » – Fear Of Missing Out -, la peur de rater quelque chose. Les jeunes savent que les écrans nuisent au sommeil, mais il leur manque un environnement – social, numérique, institutionnel – qui rende le repos possible et légitime », regrette Sophie Ferreira le Morvan, déléguée générale de la Fondation APRIL. Des solutions sont pourtant envisageables, comme le prouve une expérimentation allemande, présentée dans le troisième Cahier Expert de la Fondation APRIL. En proposant un démarrage différencié des cours pour mieux respecter les rythmes chronobiologiques, les chercheurs ont observé qu’une modification structurelle peut produire des effets durables : gain de sommeil, meilleure motivation et amélioration de l’humeur. Le problème n’est donc pas toujours un manque de motivation, mais la compatibilité entre les contraintes institutionnelles et les besoins biologiques.

 

 

Sommeil et santé mentale : une articulation insuffisamment intégrée

 

Au-delà de la fatigue physique, le bien-être psychique est indissociable du (bon) sommeil. Mal dormir accentue l’anxiété et la dépression, qui perturbent à leur tour le sommeil. Pourtant, les projets visant à améliorer la participation aux rendez-vous de santé mentale, à l’instar d’une initiative anglaise, mettent en lumière un point souvent négligé : le sommeil est rarement intégré comme un déterminant à part entière du parcours de soin. « Ne pas agir sur les conditions du sommeil revient à intervenir tardivement, une fois les difficultés déjà installées. On traite souvent la santé mentale des jeunes sans questionner leur rythme de vie, alors que les deux sont indissociables », regrette Edward Flahavan, directeur au Behavioural Insights Team (BIT). Une réponse pourrait venir des jeunes eux-mêmes, car si le sommeil est souvent sacrifié, il est paradoxalement valorisé dans certaines micro-cultures numériques, notamment à travers la tendance du « glow up » observée sur les réseaux sociaux : dormir huit heures y est présenté comme une étape cruciale pour « devenir la meilleure version de soi-même », au même titre que l’hydratation ou le sport. Un frein comportemental s’active toutefois souvent entre cet idéal projeté et la réalité : la préférence pour le présent. Ce biais cognitif pousse les 18-25 ans à survaloriser la gratification immédiate (une dernière vidéo, une discussion nocturne…) au détriment des bénéfices futurs d’une nuit réparatrice, perçus comme trop lointains.

 

 

Vers une réconciliation avec la nuit

 

Alors, comment redonner au sommeil ses lettres de noblesse ? Les sciences comportementales montrent qu’une option consiste à passer par la facilitation et la modification de l’architecture de choix. Plutôt que de prêcher vainement, mieux vaut rendre le sommeil « désirable » ou, du moins, en faciliter l’accès. « En valorisant des expérimentations concrètes, évaluées scientifiquement, la Fondation APRIL montre que des ajustements parfois modestes – horaires, messages, architecture des choix… – peuvent produire des effets durables », note Sophie Fereira Le Morvan. L’enjeu : déplacer le regard du « mieux dormir » vers le « créer les conditions pour dormir ». « Pour réussir ce pari, il faut changer de récit. Le sommeil ne doit plus être présenté comme une contrainte, mais comme un « super-pouvoir » pour la performance cognitive, l’apparence, ou l’équilibre émotionnel. »

 

*Source : Le sommeil des adolescents – INSV Institut National du Sommeil et de la Vigilance

Normes sociales : quand la fatigue devient un badge

Chez les jeunes, la privation de sommeil est parfois valorisée. Se coucher tard, enchaîner les activités, « tenir » malgré la fatigue devient une norme implicite, renforcée par les réseaux sociaux et certains environnements. Ce phénomène, que les chercheurs nomment « culture de l’épuisement », se matérialise par des hashtags comme #teamnuitblanche, #dormircestpourlesfaibles ou #pasdodo, qui glorifient le sacrifice du repos au profit de la productivité. Cette pression sociale se manifeste principalement dans les milieux académiques et certaines professions où les longues journées sont présentées comme un gage d’engagement. Paradoxalement, cette « fierté de la fatigue » masque une difficulté à poser des limites dans un monde hyperconnecté où la disponibilité permanente est devenue la norme.