Dépistage : comment activer le réflexe ?

Actualité

04 février 2026

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Pilier de la prévention en santé, le dépistage reste souvent marginal, tardif ou évité chez les jeunes. En cause : une série de freins psychologiques et sociaux appelant à s’appuyer sur les sciences comportementales pour transformer l’acte manqué en réflexe d’émancipation. Exemples.

 

 

Repérage flou

 

Le dépistage n’a pas – ou peu – le vent en poupe chez les 18-25 ans. Pourtant, le retard de diagnostic, qu’il concerne la santé physiologique ou mentale, présente un coût personnel et social majeur. Le principal obstacle est cognitif : le « biais d’optimisme » pousse les jeunes à croire qu’ils sont moins exposés aux risques que la moyenne. Une déréalisation à laquelle s’ajoute une préférence pour le présent. L’effort de prendre un rendez-vous et l’angoisse du résultat pèsent plus lourd que le bénéfice, flou et lointain d’un bien-être préservé. « Face à ces constats, l’enjeu pour les acteurs de santé est de renforcer la motivation et le passage à l’acte. Mais pour inverser la tendance, il ne suffit pas d’informer de façon factuelle et descendante. Il faut refaçonner le parcours de soins, en s’appuyant notamment sur les sciences comportementales pour rendre le dépistage facile, évident, voire socialement valorisant », estime Sophie Ferreira Le Morvan, déléguée générale de la Fondation APRIL.

 

 

Exemple occitan contre le cancer du col de l’utérus

 

Les travaux synthétisés dans le troisième Cahier expert de la Fondation APRIL illustrent la diversité des sujets et des approches envisageables. Implémenté en Occitanie en 2024, le dispositif Appdate-You s’est par exemple attaqué au dépistage du cancer du col de l’utérus, qui souffre d’un parcours administratif et médical jugé trop complexe par les jeunes femmes. La réponse ? Un chatbot intelligent, intégré à des messageries fréquemment utilisées, comme WhatsApp ou Messenger. « En s’invitant sur les applications que les jeunes utilisent déjà 50 fois par jour, le dépistage perd son caractère solennel et intimidant. L’outil fournit une information claire, facilite la démarche pratique et dédramatise l’examen », expliquent les auteurs du projet. Il n’est plus question de procédure médicale, de prendre soin de soi en quelques clics. Résultat : 80 % des participantes de la phase de test ont déclaré être intéressées par un dépistage par auto-prélèvement après interaction avec le chatbot.

 

 

Fêter le test

 

Autre pays (le Canada), autre approche (« l’aller vers »), même objectif. Le DépistaFest transforme le dépistage des IST en un événement convivial, changeant par là même la norme sociale. Se faire dépister ne signifie plus « j’ai eu un comportement à risque », mais « je prends soin de moi et de ma communauté ». « Le fait de représenter le dépistage comme une expérience festive plutôt qu’une obligation médicale modifie la perception du comportement, explique Geneviève Bergeron, cofondatrice du Club Sexu, à l’origine du DépistaFest. D’autant que la campagne fait particulièrement attention à recourir à des photos et visuels illustrant une diversité de tailles corporelles, de couleurs de peau et de genres, afin de permettre à chacun de s’y reconnaître. » Validé par le groupe, un test peut donc devenir gage de responsabilité collective et ainsi mieux « parler » aux jeunes et les pousser à franchir le pas.

 

 

Sous le soleil…

 

Le cancer n’est pas, à juste raison, une priorité de santé publique pour les 18-25 ans. Il n’en demeure pas moins important de les sensibiliser sur le sujet et l’importance de surveiller certains signaux d’alerte. L’expérimentation brésilienne Sunface s’appuie à cet endroit sur la réalité augmentée sur des selfies pour montrer aux jeunes les effets des UV sur leurs futurs visages s’ils s’exposent trop au soleil. En rendant concrètes les répercussions du bronzage à long terme, l’application aide à surmonter le biais du présent (qui pousse à privilégier le plaisir immédiat au détriment des conséquences futures) et incite naturellement à la prévention et à la surveillance dermatologique, préalable à un dépistage médical en cas de doute.

 

 

La santé mentale : traquer les maux de l’esprit

 

Le dépistage ne concerne pas uniquement les dimensions biologiques de la santé. Le repérage précoce des troubles psychiques constitue également un levier majeur de prévention, en particulier chez les jeunes. Le programme Ahead of the Game illustre à cet égard le rôle que peuvent jouer les environnements du quotidien. En s’appuyant sur le milieu sportif, le dispositif transforme les clubs en capteurs de signaux faibles. « La formation des entraîneurs et des jeunes joueurs à l’identification de signes de détresse psychologique – repli sur soi, irritabilité, décrochage relationnel – favorise l’émergence d’un « dépistage par les pairs », fondé sur la vigilance collective », note Paul Williams, responsable du programme en Europe. De façon plus globale, inscrire la santé mentale dans un cadre familier et valoriser l’entraide contribue à normaliser la parole, à desserrer les mécanismes de déni et de stigmatisation, et à faciliter l’orientation vers une prise en charge psychologique adaptée.

 

 

La Fondation APRIL, laboratoire de solutions pérennes

 

Pour la Fondation APRIL, le dépistage est un des fondements de la culture de la santé. Cette vision se traduit notamment à travers le soutien de Médecins Solidarité Lille, qui s’attaque au non-recours aux soins des jeunes en grande précarité. En travaillant sur l’aménagement des lieux d’accueil et en formant les accueillants à une approche bienveillante, l’association réussit à réengager les jeunes dans des parcours de soins complets, examens de dépistage compris. « Cette collaboration illustre notre certitude que le dépistage de demain ne sera pas une injonction, mais un service intégré à la vie quotidienne. Que ce soit par le biais d’un chatbot, d’un festival, ou de soutien solidaire, l’objectif est le même : briser l’illusion d’invulnérabilité pour donner aux jeunes la motivation de changer leurs comportements en santé afin de mieux la préserver », conclut Sophie Ferreira Le Morvan.

Le dépistage, un acte social avant d’être médical

Dans l’imaginaire collectif, le dépistage demeure largement associé à l’idée d’anomalie, d’alerte ou de soupçon. Se faire dépister peut signifier admettre une sexualité active, reconnaître une fragilité psychologique, rompre avec l’illusion d’invulnérabilité propre à l’âge, ou s’écarter de ce qui est perçu comme la norme implicite du groupe. Autant de transgressions symboliques qui peuvent freiner le passage à l’acte chez les jeunes, même lorsque l’information est disponible et l’offre de soins accessible.

Le dépistage ne relève donc pas uniquement d’une décision rationnelle fondée sur le risque, mais d’un arbitrage pris au croisement des normes sociales, de l’image de soi et du besoin d’appartenance. Un acte identitaire, profondément inscrit dans les dynamiques sociales, avant toute considération médicale.