Jouer sur le cadre de vie est une des approches les plus souvent utilisées en sciences comportementales appliquées à la prévention santé. À juste titre : des modifications souvent simples de l’environnement peuvent inciter inconsciemment à adopter des attitudes bénéfiques, sans se sentir manipulé.
Motivation de proximité
L’environnement moderne est une véritable chausse-trappe pour la santé. L’offre alimentaire et la sédentarité font le lit de problématiques de surcharge pondérale et de maladies associées, mais aussi d’isolement social et de détérioration de la santé mentale. « Espaces publics densément bâtis, avec peu d’espaces verts, trafic, accès facilité à la nourriture transformée, etc. rendent plus coûteux, physiquement et psychologiquement tout effort chez les jeunes », regrette Céline Falco, présidente de la Fondation APRIL. Une passivité s’installe, au détriment du bien-être physique et psychique, qui sont tous les deux liés pour partie à une bonne hygiène de vie.
Actif par design
Les modifications reposant sur le concept de design actif représentent dans ce contexte une réponse pragmatique à l’échelle collective. Un moyen de faire du comportement sain le « chemin de moindre résistance ». Le concept ? Transformer l’aménagement de l’espace public de façon à favoriser la dépense naturelle, en concevant des espaces accessibles, attractifs et stimulants, appelant inconsciemment à « se bouger ». L’idée sous-jacente est simple, mais puissante : les décisions quotidiennes sont largement influencées par l’environnement immédiat ; des modifications stratégiques encouragent de facto des comportements favorables à la santé, sans se montrer contraignant ni nécessiter d’effort de passage à l’acte.
L’exemple emblématique des escaliers
L’une des applications les plus déclinées en matière de design actif concerne l’encouragement à l’utilisation des escaliers. Présentée dans le troisième Cahier expert de la Fondation APRIl, une expérimentation menée dans une université indonésienne illustre le principe. Des affiches motivantes ont été installées à proximité des ascenseurs, indiquant « Vous souhaitez maintenir votre santé mais n’avez pas le temps de faire de l’exercice ? Montez 4 étages par jour et réduisez votre risque d’AVC de 40 %. Prenez les escaliers ! » Un investissement financier minime pour des résultats significatifs, avec une augmentation de 6,7 % du choix des marches après 6 mois. « Le plus important dans la mise en place de ce genre d’intervention est de veiller à délivrer des messages positifs. Il faut donner envie, éviter toute culpabilisation et souligner au contraire les bénéfices à emprunter les marches », confie Elorri Golhen, à l’origine d’une initiative similaire dans le cadre des JOP de Paris. « Et pour s’assurer de l’adhésion au long cours, privilégier si possible l’animation dans la durée : le changement comportemental nécessite du temps et un accompagnement continu pour que les nouvelles habitudes s’installent. »
Autorisation de jouer avec la nourriture
L’activité physique n’est pas la seule cible potentielle de modifications environnementales. Les choix alimentaires sont un autre exemple gourmand. Une expérimentation danoise menée dans des cantines d’établissements d’enseignement professionnel a ainsi consisté à changer la disposition des boissons dans les vitrines réfrigérées. Les plus saines ont été placées à hauteur des yeux, tandis que les moins diététiques ont été descendues au niveau bas. « Cette intervention repose sur l’effet de saillance, qui désigne la tendance des individus à être attirés par les éléments les plus visibles », explique Pierre Chandon, professeur de marketing à l’INSEAD et spécialiste du sujet. « Et les constats sont probants : une augmentation de + 11 % des ventes des « bonnes » boissons, chiffre extrêmement élevé, sachant qu’il est très difficile de faire changer les comportements alimentaires de façon significative. »
Facteurs clés de succès
Les retours d’expérience en sciences sociales appliquées à la prévention santé permettent d’identifier plusieurs facteurs déterminants dans la conception d’actions efficaces :
➜ La simplicité et le faible coût. Les interventions les plus productives sont souvent les plus simples et l’accessibilité économique favorise leur reproductibilité.
➜ Le cadrage positif des messages. Le bénéfice doit être mis en avant plutôt que les conséquences négatives.
➜ L’acceptabilité sociale. Les actions les plus efficaces pouvant être intrusives (réduire la taille de portion alimentaire, par exemple), il est important d’anticiper un potentiel effet de rejet en explicitant l’intérêt du dispositif, qui sera mieux reçu.
➜ La co-construction avec les bénéficiaires. Impliquer les utilisateurs finaux dès la structuration d’un projet garantit une meilleure adéquation aux besoins réels et une appropriation durable.
Inciter sans manipuler
Modifier l’environnement (public, scolaire ou social) représente un changement de paradigme dans l’approche de la prévention santé. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur la modification des comportements individuels par l’information, elle sous-entend que notre cadre de vie façonne puissamment nos choix quotidiens. « En considérant la réalité psychologique des individus et en reconnaissant que la rationalité humaine est imparfaite mais prévisible, nous pouvons concevoir des environnements qui facilitent naturellement les choix favorables à la santé », insiste Sophie Ferreira Le Morvan, Déléguée générale de la Fondation APRIL. L’enjeu n’est pas de manipuler les individus, mais de créer des conditions dans lesquelles les options les plus saines deviennent aussi les plus faciles et les plus attrayantes. « Le défi est désormais de passer de l’expérimentation à la généralisation, en intégrant systématiquement les principes de santé environnementale dans nos politiques publiques et notre façon de concevoir les espaces où vivent et grandissent les jeunes. »